Retrouvez ici les textes de la rubrique Place à la poésie

emission 40 du 11 juillet

 

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu cette vêprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautés laissé choir !
Ô vraiment marâtre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

Les Odes (1550), Pierre de Ronsard

emission 37 du 27 juin

Evasion

 

Et je serai face à la mer

qui viendra baigner les galets.

Caresses d’eau, de vent et d’air.

Et de lumière. D’immensité.

 

Et en moi sera le désert.

N’y entrera que ciel léger.

Et je serai face à la mer

qui viendra battre les rochers.

 

Giflant. Cinglant. Usant la pierre.

Frappant. S’infiltrant. Déchaînée.

Et en moi sera le désert.

N’y entrera ciel tourmenté.

 

Et je serai face à la mer,

statue de chair et cœur de bois.

Et me ferai désert en moi.

Qu’importera l’heure. Sombre ou claire …

 

Esther Granek (1927-2016)

 

emission 32 du 19 juin

Melancholia (extrait)

... Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l'homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !
Victor HUGO

1786 - 1859

emission 27 du 12 juin

Les cloches du soir

Quand les cloches du soir, dans leur lente volée
Feront descendre l'heure au fond de la vallée,
Quand tu n'auras d'amis ni d'amours près de toi,
Pense à moi ! Pense à moi !
Car les cloches du soir avec leur voix sonore
A ton coeur solitaire iront parler encore,
Et l'air fera vibrer ces mots autour de toi :
Aime moi ! Aime moi !
Si les cloches du soir éveillent tes alarmes,
Demande au temps ému qui passe entre nos larmes,
Le temps dira toujours qu'il n'a trouvé que toi
Près de moi ! Près de moi !
Quand les cloches du soir, si tristes dans l'absence,
Tinteront sur mon coeur ivre de ta présence,
Ah ! c'est le chant du ciel qui sonnera pour toi !
Et pour moi ! Et pour moi !
Marceline DESBORDES-VALMORE

 

1786 - 1859

emission 22 du 5 juin

La musique

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !
CHARLES BAUDELAIRE

emission 18 du 29/05

Tu dis

Tu dis sable
Et déjà,
La mer est à tes pieds.
Tu dis forêt
Et déjà,
Les arbres te tendent leurs bras.
Tu dis colline
Et déjà,
Le sentier court avec toi vers le sommet.
Tu dis nuage
Et déjà,
Un cumulus t’offre la promesse d’un voyage.
Tu dis poème
Et déjà,
Les mots volent et dansent
Comme étincelles dans la cheminée.

JOSEPH PAUL SCHNEIDER, « Tu dis », Entre l’arbre et l’écorce, Grassin, 1965.